Origine

Les coïncidences n’existent pas.


Il y a un peu plus de cinq ans, alors que j’organisais en Espagne une exposition de « molas », ces petits tableaux textiles que portent les femmes de la tribu Kuna qui vivent en Colombie et au Panama, j’ai lu un livre qui décrivait merveilleusement la ville de Panama des années 50, un livre riche d’émotions et de sensations (Panama Split, Ernesto Endara, Ediciones Contrabando).*

Mon amie Berna à Panama a coutume de me présenter en disant que c’est la lecture d’un livre qui m’a conduite là-bas et effectivement c’est ainsi que tout a commencé. J’ai refermé le livre et peu après, je suis allée sur place me rendre compte par moi-même.

Je dois à Neco Endara, ce bel écrivain panaméen, de m’avoir accueillie et de m’avoir fait découvrir les secrets de sa ville chérie. Grâce à lui je me suis fait aussi de vrais amis à Panama et il m’a épaulée dans ce projet un peu fou. Pourtant, lui aussi avec tous ses talents de conteur a essayé plus tard de me dissuader lorsque j’ai décidé de partir seule en forêt à la recherche des masques. Pour me détourner de mes idées, il me disait que les chauves-souris géantes, les crocodiles et les réducteurs de tête n’allaient faire qu’une bouchée de celle qu’il dénommera ensuite gentiment : « la reina del Darién » !

En organisant mon exposition, j’avais entamé une relation avec Michel Perrin, l’ethnologue français spécialiste des « molas » et des indiens Kunas. Fascinée par ce travail et curieuse de ce pays, j’ai eu tout simplement envie de travailler avec les indigènes créateurs de ces merveilles et forte de tout cela, j’ai décidé de ce premier voyage.

Ministère de l’artisanat, de l’exportation, ambassades et attachés d’ambassades, tout a été mis en œuvre lors de ce premier séjour pour rencontrer les artisans et les acteurs économiques, découvrir le travail qu’il y avait derrière les molas et découvrir aussi d’autres beaux produits d’art et d’artisanat.

Pourtant, ce n’est pas aux réseaux officiels que Ethic & Tropic doit d’avoir vu le jour, c’est par un vrai réseau d’amis et en m’embarquant dans une véritable aventure que tout a effectivement commencé.

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J’ai rencontré au fil de mes voyages au Panama des gens extraordinaires avec lesquels j’ai pensé travailler, j’en citerai simplement deux ou trois. Gladys, à la tête du plus grand élevage de crocodiles d’Amérique centrale, Gladys, une femme courageuse et sensible avec laquelle j’ai gardé une belle amitié. Hélène, installée depuis 40 ans au Panama, qui a quitté le monde du luxe français pour devenir une figure emblématique de la mode et de la culture indigène au Panama. Michel, aventurier français installé aussi depuis quarante ans au Panama, seule personne qui connaisse et aime profondément la forêt et grâce à qui j’ai compris que tout était possible.

Je me suis promenée et j’ai été invitée dans de nombreux cercles artistiques et littéraires, des vernissages, des brunchs et déjeuners dans les lieux les plus variés. Que de découvertes et de rencontres !

J’ai fréquenté des cercles privés, tenu des réunions dans les lobbys des hôtels chics… j’ai connu des personnes hors du commun, j’ai appris beaucoup et je me suis fait des amis, mais ce n’est pas du tout là que j’ai bâti Ethic & Tropic.


Un jour, j’ai découvert dans le marché de la vieille ville quatre masques que j’ai ramenés à Paris. Ils m’ont fascinée et ils ont fasciné.

Alors j’ai remonté leur histoire, j’ai pris un bus, un de ces petits bus poussiéreux de la ligne régulière et je suis allée jusqu’au terminal là où s’arrête la route et où commence vraiment la forêt dense, à la rencontre des tribus qui fabriquent ces pièces.

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Parmi mes connaissances, personne pour m’accompagner, personne pour me guider, j’ai dû tout simplement emprunter la ligne de bus qu’utilisent les propres indigènes lorsqu’ils veulent se rendre en ville.

Mes amis ont tenté de m’en dissuader, on ne va pas en forêt, c’est dangereux, très dangereux, personne n’y va et encore moins les étrangers. En ville, on ne sait rien de ce qui se passe là-bas, quand on prononce le nom de « Darién », tout le monde roule des yeux effarés. Et puis il fallait un laissez-passer, il s’agit d’une zone à risque.

J’aime beaucoup ce jeu encore, chaque fois que je prends un taxi dans la ville et que le chauffeur, curieux, me demande ce que je fais ici, business ou tourisme… j’observe son visage dans le rétroviseur avant de laisser tomber ce nom « Darién », et ça ne manque pas, c’est toujours la même réaction incrédule.

En montant dans le petit bus la première fois, je ne savais pas du tout où j’allais.

Il y avait quelques femmes indigènes Kunas avec des enfants qui attendaient le départ. Puis peu à peu, en sortant de la ville, de petits cultivateurs locaux, à la peau tannée, chapeau sale vissé sur la tête et portant des vêtements de travail sont montés pour redescendre au bout de quelques heures, le bus semblant s’arrêter çà et là à la demande de chacun.
Les uns descendaient, les autres montaient et je me demandais où ils allaient et d’où ils venaient car tout autour je ne voyais rien et peu à peu la forêt nous entourait. Parfois un vendeur ambulant aussi parvenait jusqu’à nous et j’ai même vu un prêcheur évangélique monter dans un des rares villages, ballotté par les secousses de la route mais parvenant à se cramponner debout face à nous, pour nous assener ses prières et nous menacer de la vindicte de Dieu, tout le monde écoutant son prêche et répétant : Amen.

Au fil de mes voyages, ces masques, je les ai fait découvrir à mes amis panaméens qui ne les avaient jamais vus et sans mon grain de folie ils seraient toujours cachés au fond de la forêt et voués probablement à disparaître.

Aujourd’hui j’ai abandonné le bus et nous partons en pick-up avec Jesús, une belle personne, mon chauffeur devenu un ami, mais c’est toujours une aventure. Jésus arrive ponctuellement avant l’aube. Pendant tout notre voyage nous évoquons joyeusement les dernières nouvelles (nous sommes aussi bavards l’un que l’autre). Cinq à six heures plus tard, nous arrivons dans le tout dernier village situé au bout de la route Transaméricaine. Il faut ensuite continuer en pirogue.

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Là où je vais, il n’y a ni eau courante, ni électricité, ni routes, pas même de chemin. Il me faut donc de longues heures de voyage en 4 x 4 puis en pirogue par une chaleur moite, écrasante et parfois sous l’orage tropical; il faut souvent faire étape avant de pouvoir continuer. Je dors parfois dans un hamac, là où on m’invite à dormir. La moustiquaire me protège autant des moustiques que des insectes volants et rampants et je m’endors au bruit des battements d’ailes des chauves-souris. Je suis réveillée avant l’aube par le cri des singes dans la forêt ou le chant des coqs et les aboiements des chiens errants dans les villages et partout par la multitude d’oiseaux. Il y a les moustiques qui nous tourmentent souvent et, à la saison des pluies, les « morongolls », de minuscules insectes qui passent partout malgré les vêtements couvrants, toute précaution est inutile. Je garde parfois les marques de piqûres pendant des mois.


On me dit souvent que j’ai été très courageuse. Je ne le crois pas, je réponds que le courage c’est vaincre sa ou ses peurs. Or, je n’ai jamais eu peur. Parfois j’arrive à croire moi-même que les masques m’ont appelée.

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Aujourd’hui après cinq ans, j’ai là-bas une famille. Quand je ne suis pas en forêt avec les tribus, je suis chez mes amis.

J’ai ma chambre chez Irina avec ma grande malle où je garde moustiquaires, hamacs, sac de couchage. J’y ai aussi des bottes, des sacs imperméables et des vêtements de pluie pour la saison humide, terribles mois durant lesquels la pluie tropicale est incessante et fait déborder les cours d’eau, déracinant les arbres. Il y a aussi des lotions anti-moustiques, même si on n’y croit plus et l’indispensable lampe torche à fixer sur le front pour se déplacer la nuit. J’ai même des couverts en plastique achetés il y a longtemps quand on m’a parlé d’épidémie de choléra, mais que finalement je n’ose pas utiliser par courtoisie envers les indigènes avec lesquels je partage mes repas. En résumé, j’ai dans cette malle des objets dont j’ignorais l’utilité il y a quelques années avant de commencer à organiser seule mes expéditions. Avant cela, je n’avais même jamais posé le pied dans un camping !

Quand je rentre de la forêt et que je retrouve la maison, je file directement sous la douche et j’apprécie le luxe de l’eau courante et d’une douche chaude. Je promets de raconter mes dernières aventures le lendemain matin autour du petit déjeuner que nous prenons sur la terrasse avec les amis, la famille et les colibris.

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Berna, mon amie Berna, la personne la plus délicieuse de Panama, a immédiatement mis à ma disposition au début de mon histoire son appartement pour le stockage des masques. Berna est la personne la plus merveilleuse que je connaisse, cultivée et intelligente, avec un beau sens de l’humour et à 80 ans, sans nulle doute la plus belle femme de la ville.

Pendant mes séjours, le pick-up jaune immatriculé dans le Darién va et vient entre la forêt et sa maison pour acheminer les centaines de masques. Elle a dû expliquer à ses voisins la drôle d’activité de son amie française.


Tous mes amis sont heureux de ce que je fais et leur appui inconditionnel dès le début a été indispensable pour ancrer mon projet.


Toute la logistique s’est ensuite mise en place peu à peu avec des personnes de confiance. Je n’ai plus d’intermédiaire entre les artisanes et moi-même, je suis sur place tous les trois mois.

Après quelques mésaventures et notamment une intermédiaire qui a été tentée de garder l’argent destiné au travail des femmes, j’ai décidé que j’étais la seule personne habilitée à acheter et payer les artisanes. Bien qu’Ethic & Tropic dispose maintenant d’une vraie logistique en Amérique centrale il n’y a que moi qui suis en contact direct avec les artisanes.

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LE LIEU

À environ 9 000 kilomètres de Paris, à plusieurs jours de voyage des grandes capitales… On parle de « bouchon » lorsque l'on se réfère à cette partie de l'Amérique centrale car il est impossible d'y circuler du fait de l'absence totale de routes et de pistes.


C'est  la plus grande réserve de tout le continent américain, un des lieux les plus préservés au monde, un espace vierge et sauvage considéré aussi parfois comme le lieu le plus dangereux d’Amérique centrale à cause des maladies tropicales, des animaux sauvages, mais aussi à cause de l’omniprésence du narcotrafic.

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Visualisez le continent américain, de l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu… Cet immense continent est parcouru par la route Transaméricaine, une des routes les plus longues du monde, environ 30 000 kilomètres, qui relie les hommes du nord de l’Alaska jusqu’au sud de la Patagonie, mais s’interrompt  à peine plus d’une centaine de kilomètres en Amérique Centrale.

Dans cette petite bande de terre de 160 kilomètres entre Pacifique et Atlantique, juste à la frontière entre le Panama et la Colombie, il reste un espace totalement vierge où aucun véhicule n’a jamais pénétré, el « Tapón del Darién », autrement dit le bouchon du Darién. Cette partie du continent appelée parfois « l’enfer vert » est restée intacte depuis l’arrivée des espagnols.


Ici, plus aucune connexion avec la vie urbaine, pas de pistes ni de chemins, il faut abandonner l’idée de se déplacer avec une voiture et s’embarquer sur une frêle embarcation,  une petite pirogue, un « cayuco », creusée dans le tronc d'un arbre. Le seul moyen de communiquer d’un village à l’autre c’est d’emprunter les nombreuses rivières étroites et sinueuses dont le cours varie selon les saisons, sèches ou humides.

Dans le meilleur des cas,  un petit bateau équipé d'un moteur établit la liaison plusieurs fois dans la semaine avec certains villages un peu plus importants.

Il faut parfois plusieurs jours pour joindre certains villages.

Au sein de cette forêt très dense et dans cet environnement préservé, vivent deux petites communautés indigènes parmi les plus méconnues au monde, les plus authentiques aussi, les Wounaans et les Emberas.


Les masques sont tous élaborés là par les femmes indigènes de ces ethnies au cœur de la forêt tropicale.

Ces femmes qui sont devenues des artisanes en collaborant avec moi n'ont jamais connu d'autre environnement et parlent différents dialectes selon la tribu à laquelle elles  appartiennent.

C’est dans cette forêt impénétrable que prennent forme les masques, inspirés par l'environnement tropical et par les légendes aussi, par l'inconscient collectif des peuples qui l'habitent.

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LE VILLAGE

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Je parle souvent de « village » et cela mérite une explication.

Ce que j’appelle village est un regroupement de quelques cabanes sur pilotis, les « chozas », construites en bois et feuilles de palmiers.

Ces maisons surélevées à cause des inondations sont faites d’un plancher et d’une toiture de palmes séchées. On y accède par une échelle parfois taillée directement dans un tronc.

La plupart du temps, il n’y a ni eau ni électricité et on y allume un feu de bois sur lequel on cuisine à l’aide d’un trépied.

Les hamacs, sortes de filets, sont utilisés pendant le jour ; la nuit, on dort à même le sol.

Un village peut regrouper dix maisons ou plus selon son importance. La constante est que tous ces villages ou hameaux sont édifiés au bord des rivières qui sont les seules voies d’accès. C’est en pirogue que l’on accède aux villages.


La rivière, seule voie de communication, est aussi la ressource d’eau pour la consommation quotidienne, le lieu où on lave et où l’on se lave. C’est là que l’on nettoie le gibier, le poisson que l’on va consommer.

C’est aussi là que l’on trouve les enfants jouant, riant et sautant dans l’eau tout au long de la journée.

Je me souviens arriver dans un village après des heures de pirogues sous le soleil, en nage, et demander si je pouvais me rafraîchir avant de commencer à travailler ; on me répondit naturellement d’aller à la rivière car il n’y avait pas d’autre point d’eau. Ma question était étrange : je venais de la rivière et je demandais un point d’eau.

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Il y a en général dans le village  au moins une « tienda », un lieu où l’on peut acheter quelques denrées de base, du riz, parfois un œuf ou deux, ainsi que des produits un peu plus élaborés tels que des boissons sucrées, des bonbons, des biscuits, tous produits importés de Panama et acheminés en pirogue jusque-là, avec les difficultés et la lenteur que l’on connaît.

Il y a aussi toujours un poste de police. La police est omniprésente et je dois m’enregistrer partout où je passe, rendre compte de chacun de mes déplacements, où je vais, quand et avec qui. C’est une sécurité car le narcotrafic est extrêmement important ici. C’est un corps de police spécialement entraîné qui est affecté à la surveillance de cette zone frontalière entre la Colombie et le Panama.


Un soir, alors que j’arrivais dans un village où je devais faire étape pour la nuit et travailler le lendemain, les policiers, prévenus de mon arrivée depuis plusieurs heures, étaient déjà à ma recherche. Ils avaient mon nom, mon prénom et mon signalement et me recherchaient.

À la nuit tombée, on me demande de ne pas sortir, de ne pas me promener dans le village et je me sens protégée car je reste chez les indigènes.

Je dois rester en permanence en contact avec la police qui suit de près mes déplacements, passer au poste lorsque j’arrive dans le village et lorsque j’en repars. Certaines fois, dans des moments de plus forte tension, je dois leur téléphoner à chaque heure et eux aussi m’appellent afin de savoir toujours où je suis.

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LES TRIBUS

Les tribus Wounaan et Embera que je côtoie et avec lesquelles je travaille vivent en harmonie avec la nature et perpétuent leurs rites et traditions, transmis oralement de génération en génération.


Ces tribus sont animistes et communiquent par l'intermédiaire du chamane avec les esprits de la nature, les « haï », qui se trouvent aussi bien dans les arbres, les plantes et les animaux.


La forêt tropicale est impénétrable, l’isolement des petits villages construits au bord des rivières et à des jours de voyage de la ville ainsi que la richesse des tropiques ont permis à ces populations de maintenir leurs traditions tout en vivant en autosuffisance.

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Lorsque je suis arrivée il y a quelques années, les femmes allaient encore librement seins nus, le buste recouvert de peintures et les hanche ceintes d’une Paruma. De plus en plus, elles se couvrent le buste d’un vêtement léger et moderne, bien souvent avec des inscriptions en anglais, assez anachronique en ces lieux.

Même si ces tribus ne ressentent pas le besoin d’émigrer vers les villes, les contacts qui ont lieu avec les autres populations laissent des traces immédiates. Les entreprises qui exportent le bois tropical, l’affluence récente mais de plus en plus nombreuse des populations de l’intérieur appelées « colons » qui pratiquent l’élevage aux abords de la forêt et le petit prolongement de la route Transaméricaine avec l’arrivée d’ouvriers de la ville aux abords de ces territoires, sont des facteurs de changement.

Le regard de l’autre a contribué à ces modifications du comportement.

Ces régions vivent à leur propre rythme, les tribus célèbrent leurs  fêtes traditionnelles et appliquent leur propre réglementation. C’est le cacique, autrement dit le chef du village, qui fait respecter la loi et j’ai vu notamment sur la place du village les poutres auxquelles on enchaîne ceux qui violent les règles.

En parallèle, le corps spécial de police affecté à cette région veille à la sécurité de tout un chacun, sécurité réellement menacée par le trafic de drogue. Les règlements de compte à la machette ou au pistolet sont assez fréquents.

Ces tribus qui se ressemblent tellement quant à leurs rites, leurs croyances, leurs tenues vestimentaires, leur physique et leur organisation même ont pourtant l’étrange particularité de ne pas parler le même dialecte.

Ces deux dialectes que je côtoie, le Wounann et l’Embera disparaîtront probablement sous peu, car il s’agit de langues transmises oralement et sauf de rares et brefs lexiques, il n’existe pas à ma connaissance de travail qui permette de les sauvegarder et les enseigner durablement.

Un petit aperçu des sonorités de la langue Wounann :

ANTUMIÁ : démon (haï) femelle de l’eau
TACHIZETSÉ : Dieu créateur suprême
ANCORÉ, CARAGABI : dieux secondaires
HAÏ : esprit
HAIBANA : celui qui communique avec les esprits, le chamane
KIMÁ : mari/femme
BACURÚ : arbre, bois
JAMBÁ : pirogue
DAMÁ/ TAMÁ : serpent
OPOGÁ : iguane
CORÉ SAKÉ : lézard
CORÉ : caïman
CHIBIGI : tortue
BAGÁBAGÁ : papillon
ORÚRI : léopard
IMAMÁ : panthère
BAGARÁ : guacamaya/ara
YERRÉ : singe

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LES CROYANCES

Les indiens divisent le monde en deux, un monde visible et un monde parallèle et invisible. « La grande supériorité de ce monde parallèle, de cet univers d'ombres, c'est qu'il peut voir les hommes alors que les hommes, eux ne peuvent le voir », écrit Jean-Marie Le Clézio.

Ils vont donc créer des façons d'entrer en communication avec ce monde parallèle.

Chaque village compte un ou une chamane qui détient des pouvoirs malheureusement de plus en plus concurrencés par le mode de vie de notre civilisation, par la religion et par la médecine moderne. Là aussi, tous ces savoirs sont transmis oralement de génération en génération. C'est le chamane lui-même qui choisira à qui transmettre ses secrets.


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LE CHAMANISME : MAGIE, RELIGION, THÉRAPIE

Michel Perrin écrit : « Être chamane ne signifie pas professer certaines croyances mais recourir à un certain mode de communication avec le surnaturel », c’est entrer en communication avec le monde invisible.

Le rôle du chamane est thérapeutique, il soigne les maladies qui sont en général considérées comme un vol de l’âme ou comme l’introduction dans le corps d’esprits qui le tourmentent. Il guérit aussi les mauvais sorts, accompagne les morts vers l’au-delà et il peut avoir un rôle de divination. Il va expliquer les maux car il est le lien entre ce monde et l’autre monde, il veille ainsi à l’équilibre général du monde ou des mondes… C’est une personne comme les autres dans la tribu, mais quand on le sollicite, il se met au service des autres. Tout le monde le connaît.


Les chamanes sont indifféremment des hommes ou des femmes. Le chamane peut avoir un rôle bénéfique ou maléfique et bien sûr, certains chamanes jettent des sorts, c’est bien connu. Dans ces cas de « brujería», traduisez par sorcellerie, c’est à un autre chamane que l’on aura recours pour guérir.

Il semble bien que tous les chamanes ne soient pas de bonnes personnes et on m’a dit que certains chamanes ont un rôle essentiellement de jeteurs de sorts, entendez de mauvais sorts. Je n’ai pas pu le vérifier et je ne suis pas sûre d’en avoir envie.

Lors d’un récent voyage, les femmes m’ont expliqué que l’une d’entre elles que je connais était absente ce jour-là car depuis ma dernière visite elle était malade et n’avait pas pu travailler. Quand j’ai demandé ce qu’elle avait, on m’a répondu que c’était un cas de « brujería », ou un sort. Et elle avait donc recours au chamane du village voisin pour son traitement, pas à un médecin.

Dans cette région, les indigènes ont la réputation de se jeter entre eux beaucoup de sorts et c’est aussi une des raisons pour laquelle ils restent isolés. Dans un village, un non-indigène n’ira jamais installer sa maison au milieu d’un quartier indigène.


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On peut alors imaginer combien le chamane est craint ou vénéré, mais il est aussi de plus en plus souvent mis à l’index par la société occidentale et la religion chrétienne qui gagnent du terrain.

Et puis, être chamane n’est pas de tout repos, l’initiation est longue et peut durer des années, il faut parfois quitter le village pour aller s’initier ailleurs, auprès d’autres chamanes et aujourd’hui les candidats sont rares.


NEMBORO - LES MASQUES

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Les masques sont dérivés des rites chamaniques, car pour les indiens « il n'y a pas de création inutile, il n'y  a pas d'art pour l'art, il n'y  a que des fonctions » (Le Clezio). Ces masques ont donc une fonction...



Les rites ont lieu la nuit car c’est la nuit que se manifeste le monde invisible et que l’on peut entrer en communication avec lui. Les « mesas », nom donné au rituel, durent toute la nuit.

Les rites mêlent absorption de plantes et décoctions, chants, danses parfois et aussi souvent absorption d'alcool, la « chicha » obtenue par la fermentation du maïs.

En amont du rituel, on a parfois recours à l’application de peintures corporelles tant pour le chamane que pour le demandeur.

Le travail lors de la « mesa » est long, le chamane suit un rituel pour lequel il a besoin d’accessoires, ses bâtons en bois sculptés sont toujours présents dans le rite. Parfois pour communiquer avec les esprits ou pour les tromper, il a recours à des représentations, qui sont pour notre plus grand bonheur ces masques, ou « nemboro » (qui signifie tête en langue Embera).


Comme me l’a expliqué un jour Teresa, la chamane de Bamsu, le ou la chamane va veiller toute la nuit, parfois plusieurs nuits et  se connecter avec ses guides, ses aides, avec les esprits qui l'assistent dans son travail de guérisseur.

Dans les croyances ancestrales, les esprits « haï » sont dans la nature, dans les animaux ou dans les plantes. Le masque, ou « nemboro », permet de prendre l’apparence d’un esprit du monde invisible et d’entrer en communication avec ce monde.

La lutte avec les esprits malins est longue et âpre, il s’agit de les extraire du corps malade et au cours de cette relation, les esprits apprennent à reconnaître le visage du chamane qui les combat, de même qu’ils connaissent le visage du patient qu’ils tourmentent. C’est pourquoi les masques vont permettre au chamane, quand il le juge opportun, de tromper les esprits en revêtant ce masque. Les peintures appliquées sur le corps avant le rituel jouent un rôle similaire.

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Dans la forêt, nous utilisons désormais le terme masque, « máscara », mais je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’une erreur de ma part : c’est moi qui ait nommé ces pièces des masques, avec ma vision occidentale, et tout le monde a repris ce terme. En langue Embera, on dit « Nemboro » lorsque l’on parle des « masques » ; or, « nemboro » signifie tête.


Ce n’est pas anodin, car on ne se travestit pas, ce n’est pas un carnaval. En utilisant le nemboro, on prend réellement l’apparence et l’âme, l’énergie de la bête ou de l’esprit représentés. Le terme masque est faible.    


Plus que des masques, ces magnifiques pièces sont bien des esprits, des âmes.


Ce qui atteste de leur force c’est notamment que les nemboros sont détruits après les « mesas » et il n’existe pas de pièces anciennes, ils ne sont pas faits pour durer, contrairement aux masques africains faits en bois ou en métal. Après le rituel, le masque peut être très facilement brûlé et disparaître et cela parce que je suppose que toute pièce qui a « dansé », toute pièce « chargée » ne peut être touchée par personne d’autre que le chamane.

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Le masque qui a dansé continue à vivre, il a trompé l’esprit malin qui tourmentait le patient, il a joué un rôle actif dans la guérison, il est animé. Considère-t-on qu’il est animé de sa propre énergie ou qu’il est poursuivi par l’esprit qu’il a trompé et qui reviendra se venger ?
En tout cas, tout comme les bâtons de chamane, le masque est « chargé » selon l’expression utilisée.

Alors que les bâtons serviront pour de prochains rites (ils sont la seule propriété du chamane), les masques sont détruits.

Je ne toucherais jamais un bâton de chamane sans y être autorisée par le chamane lui-même, car si le bâton est chargé, les esprits s’en prendraient à moi et cela pourrait mettre en danger ma santé et ma vie.

Les bâtons, en général au nombre de quatre ou cinq, sont la propriété du chamane, quelquefois légués par son initiateur, le chamane va les conserver toute sa vie. Après sa mort, s’il ne les transmet pas, ils seront détruits.

Les bâtons sont de fabuleuses pièces de bois tropical sculptés, magnifiquement patinés par la main du chamane qui les fait danser.

J’en ai vu qui représentaient le propre chamane, un homme et une femme, une femme et un bébé, un animal, un homme et un animal. Le chamane les utilisera de différentes façons selon les cas à traiter.


LES DERNIERS CHAMANES

Nous décidons de partir une journée et de remonter le río Membrillo pour visiter trois nouveaux villages très éloignés.

Je cherche toujours à découvrir de nouvelles techniques, différentes façons d’élaborer les pièces et surtout de nouvelles inspirations.

J’ai appris très vite qu’il n’y a aucune volonté de productivité chez les indigènes et aucune solidarité non plus entre eux. À chacun de mes voyages, pour m’assurer de trouver une belle variété de masques, des techniques et des coloris variés, je dois travailler avec de nombreux villages et un grand nombre de personnes.


C’est la saison des pluies et notre frêle pirogue est arrêtée à deux reprises par d’énormes arbres déracinés par la pluie tropicale, tombés en travers de la rivière et qui barrent totalement le passage d’une rive à l’autre.

La première fois, nous passons sous l’arbre déraciné en nous couchant dans le fond de la pirogue.

Mais lorsque nous rencontrons plus loin un autre arbre qui barre la rivière, nous devons nous arrêter totalement et je pense que le voyage est terminé.

Une entaille a été pratiquée dans l’énorme tronc d’arbre dans le but de préparer un couloir pour les pirogues mais le passage est tellement étroit qu’une petite embarcation avec trois passagers est coincée au milieu et ne peut en sortir.

Nous allons la tracter, au risque de chavirer nous-même et la libérer du tronc où elle est encastrée puis, comme notre pirogue est plus étroite que la leur, nous parviendrons à passer sans encombre, laissant à son sort l’autre embarcation.

La pirogue est le seul moyen de se déplacer, il n’y a aucun chemin dans cette forêt si dense, la seule voie praticable pour l’homme, c’est la rivière.


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Un peu plus tard, dans le premier village où nous faisons halte, je verrai un tronc d’arbre et on m’expliquera que de ce même tronc on fera une pirogue, d’une seule et belle pièce.

De ce voyage je pourrais raconter beaucoup de choses, comme ces rencontres incroyables avec des personnes qui toutes ont déjà entendu parler de moi et attendent ma visite dans des villages au bout du monde où il n’y a aucune activité ni aucune visite, je pourrais narrer les conditions particulières et difficiles, les moustiques qui nous dévorent à travers les vêtements, l’humidité collante et la chaleur torride, la fatigue, mais ce que je veux relater ici c’est une conversation en particulier.

Lorsque nous arrivons à Saba, je me dirige d’abord vers la première maison et demande à une femme si elle peut nous préparer à manger. Il est presque 13h00 et nous sommes levés depuis quatre heures du matin, le voyage est long et fatigant et je sais qu’il faudra à cette femme beaucoup de temps pour s’organiser. Je vais ensuite, conduite par sa fille, acheter un peu plus loin dans le village quelques œufs et du poulet pour nos équipiers afin qu’elle les cuisine pour nous avec du riz et des « patacones » (bananes frites) comme toujours. Comme je ne mange pas de viande, mes menus se composent tous les jours de riz et bananes.

Pendant qu’elle prépare, je m’entretiens avec son mari, l’homme est curieux de notre présence et il a envie de parler, alors dès que je peux, j’oriente la conversation sur le chamane du village en arguant que j’aimerais quelque chose pour soulager les piqûres des moustiques.


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Pour ce que je sais des chamanes, ils s’occupent à la fois des esprits et des corps et, connaissant à merveille les plantes, ils fabriquent avec toute la sagesse et la culture de ce peuple des onguents pour soulager les maux spécifiques de l’environnement dans lequel ils vivent.

Chaque village a un chamane, mais très vite mon interlocuteur m’explique que le village dans lequel je me trouve est évangéliste et que de ce fait, ils ont abandonné le chamanisme.

Peu à peu, il me confie que c’est son grand-père qui était le chamane du village, le vieil homme a été hospitalisé il y a peu, en ville.

Je lui parle des plantes, des remèdes de son grand père et il acquiesce ; oui, le vieil homme savait soigner avec les plantes et soulager bien des maux. Il a guéri bien des gens, mais personne n’a voulu aujourd’hui continuer le travail du sorcier …

Car le chamane est aussi celui qui dialogue avec les esprits. Il détient un savoir qu’il ne partage pas avec les autres, un savoir mystérieux.

Je suis consternée une fois de plus de voir comment les croyances de tout un peuple sont balayées car si j’en crois cet homme, personne n’a hérité de son savoir.

Le chamane est mis à l’index aujourd’hui par la nouvelle religion qui peu à peu conquiert tous les villages. Il est le sorcier, l’homme du passé, il est mal vu et mal considéré.


La religion gagne du terrain et souhaite éradiquer les pratiques chamaniques. Parce que la croyance en un monde invisible peuplé d’esprits qui interagissent avec les humains ne correspond pas aux croyances de cette église nouvelle qui semble devoir régner seule, le pasteur va très vite inciter ses ouailles à renier leurs croyances ancestrales. Je n’entrerai pas dans les détails, c’est un fait.

Pourtant, lorsque ces mêmes croyants, qu’ils soient indigènes ou non-indigènes, se mettent à parler des esprits, des chamanes et des envoûtements, je m’aperçois que la crainte des envoûtements est extrêmement forte. À chaque voyage j’entends parler de faits surnaturels et la plupart des non-indigènes que je connais ne se mélangent pas aux indigènes, justement par peur des mauvais sorts.

Les médecins agissent comme les religieux ; alors que les laboratoires pharmaceutiques s’emparent avidement de la connaissance des indigènes et pillent les réserves naturelles, les équipes de santé locales condamnent, et c’est compréhensible, le recours au chamane.

L’immense culture des chamanes se transmet oralement d’un chamane à son successeur et si le chamane disparaît, c’est le vide. Toute la culture transmise de génération en génération est effacée immédiatement, balayée brutalement.

Ainsi, la croyance reste enracinée, mais le savoir et l’histoire disparaissent, le dialogue avec les esprits est menacé, ne reste que la peur.

Heureusement il y a quelques personnes comme Teresa.


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TERESA

Si je vous parle de Teresa, vous allez nourrir le désir de la rencontrer un jour. Mais il n’est pas aisé d’arriver jusqu’au village où vit Teresa.

C’est un lieu si éloigné qu’il nous faut au moins quatre à cinq jours libres pour aller la voir. Nous disposons rarement d’autant de jours pour une visite. De plus, il faut compter avec les aléas du voyage, il n’est pas rare que les bateaux chavirent dans ce coin-là car il faut s’aventurer en mer avant d’entrer dans la longue rivière sinueuse qui conduit au cœur de la forêt… Et quand le bateau chavire, adieu paquetages, appareil photo, téléphone… Adieu aux masques aussi !

Si le temps est mauvais et s’il y a de trop fortes pluies, il faut parfois attendre un à deux jours de plus pour que le bateau puisse arriver jusqu’à ce petit village et accoster pour prendre des passagers. La rivière est capricieuse, c’est la nature qui commande ici, pas les hommes.

Il y avait autrefois une petite piste d’atterrissage qui permettait de venir en avionnette depuis Panama. Mais moi je n’ai connu ce bout de terre goudronné qu’envahi par la végétation tropicale, avec quelques vaches broutant paisiblement, accompagnées par les chiens errants faméliques. La ligne a été suspendue il y a quelques années et très vite la nature a repris ses droits et plus personne n’est venu jusqu’ici.


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Teresa est la chamane du village indien. Je précise village indien car il y a là comme dans de nombreux autres villages, deux hameaux bien différenciés, « el pueblo indio » et «el pueblo negro», chacun reste chez soi et les habitants de chaque village franchissent très rarement la frontière qui les sépare.

Teresa est une belle personne, une vraie, une authentique chamane, une femme merveilleuse.

Une fois laissées mes chaussures en bas de l’échelle, je monte les marches et arrive dans le lieu de vie. Là, je m’assois par terre ou dans le hamac et je donne un peu d’argent à son fils qui part très vite, heureux d’aller nous acheter du café.

Je peux arriver à n’importe quel moment chez elle, elle m’invite à m’installer, à prendre un café, à rester quelques jours avec elle.

On se sent bien avec Teresa et elle parle librement de son art. C’est toujours un merveilleux moment, il y a comme un lien invisible qui se tisse avec les mots échangés. Ses gestes apaisent, son regard ainsi que son sourire réconfortent.



Elle m’a expliqué l’usage des masques et des bâtons. Contrairement aux masques qui sont habituellement détruits après la « mesa », les bâtons appartiennent au seul chamane. Ils sont chargés et je ne peux pas les toucher, elle seule peut les manipuler. C’est son grand-père qui les lui a remis, elle-même les remettra à celui ou celle qui lui succédera.

Quiconque s’en emparerait sans y être invité tomberait gravement malade et pourrait mourir. On m’a raconté de nombreuses histoires terribles à ce sujet.

À l’aide de ses bâtons, de potions à base de plantes, de masques et de peintures corporelles le chamane travaille toujours de nuit. Toute la nuit, il reste auprès du patient. À l’aide d’invocations et de litanies, il convoque alors ses guides, ses esprits, pour le guider dans son travail et l’aider à chasser les esprits malins cachés dans le corps du malade et qui le tourmentent.

Toute la nuit, le chamane lutte contre les mauvais esprits, c’est un travail long et sans répit. Il dialogue avec eux, les exhorte, aidé par la « chicha » de maïs, l’alcool traditionnel fabriqué à base de maïs mâché et fermenté, il acquiert un état second, il communique avec le monde caché.

Au moment propice de cette lutte, pour tromper les mauvais esprits qui connaissent son visage, il va utiliser les masques pour changer d’apparence et les tromper.

Après leur utilisation, les masques disparaissent, c’est pourquoi il n’existe pas de pièces anciennes. Ils ne sont pas faits pour durer mais pour être utiles à un moment précis.

Ce sont des pièces utiles et éphémères, invisibles pour les non-initiés.

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Chez Teresa, il y a aussi de petites statuettes de bois, des bouquets de plantes séchées qui pendent du toit, de vieilles bouteilles de plastique contenant des décoctions, l’une d’elle étant d’ailleurs très efficace contre mes insolations.

Je ne pars pas les mains vides de chez Teresa, elle m’offre ce qu’elle a récolté le jour même, un bouquet d’herbes aromatiques ou sa cueillette « d’aji », des petits poivrons doux et orangés.

Teresa ne possède rien et elle est la générosité même. Elle me propose toujours de rester dormir chez elle et de partager ses journées, elle aime les visites.

Et il y a entre elle et moi un lien particulier que j’ai senti immédiatement et dont je garde le souvenir au plus profond de moi. Ses mots lors de ma première visite m’ont profondément touchée.


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QUAND LES ESPRITS DES MORTS RESTENT ATTACHÉS AUX VIVANTS ...

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Comment expliquer le rôle du chamane ? Guérisseur, sorcier, j’ajouterais celui de psychologue … car il est tout cela à la fois.

J’ai séjourné une fois dans un village dans lequel un petit garçon d’environ 10 ans, Villanor, était très souvent à mes côtés. Il recherchait ma compagnie, c’était un enfant inquiet, nerveux, assez renfermé, très intelligent et curieux. Au début, il me suivait et m’observait en silence. Puis peu à peu, au fil des jours, il a commencé à parler, à me poser des questions et à sourire. Il était toujours à côté de moi.

Je sentais chez cet enfant un besoin intense de compagnie et de tendresse. Il était différent des autres enfants qui ne pensent habituellement qu’à jouer et sont indifférents à ma présence.

Comme je m’intéressais à lui, on m’a expliqué que son père était mort à peine un an plus tôt et que c’était l’enfant qui l’avait découvert.

Son père s’était pendu et l’enfant était entré au moment où celui-ci agonisait. Affolé, il avait essayé en vain d’aider son père et l’avait vu mourir sous ses yeux.


Villanor, comme sa petite sœur âgée, elle, de 18 mois, manifestait depuis lors des comportements étranges. Lui était très nerveux, parfois agressif et sa sœur avait des insomnies et se réveillait en pleurs chaque soir à la tombée de la nuit, moment où les esprits se manifestent.

Quelques mois plus tard, j’ai retrouvé la personne qui m’avait raconté cette histoire et qui était elle-même la tante de ces deux enfants. La famille avait demandé à un chamane de venir faire une « mesa » pour les deux enfants et leur mère, car l’esprit du père les tourmentait.

Le rôle du chamane allait être d’intercéder auprès de l’esprit pour qu’il laisse sa veuve et ses enfants poursuivre leur vie paisiblement et les délivrer de leur tourment.

Je n’ai pas assisté à cette « mesa » et je n’ai pas revu ces personnes depuis, mais je suis bien sûre que les trois doivent aller bien aujourd’hui. On m’a dit que c’était un bon chamane qui s’occupait du cas.


TRANSITION…

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Voilà quelques années que je me rends régulièrement dans la forêt, quinze séjours en un peu plus de cinq ans.

À chacun de mes voyages, je séjourne dans les villages indigènes où je suis attendue. J’achète les masques qui ont été fabriqués les mois précédents pour moi et j’oriente les prochaines réalisations. Je m’émerveille avec les femmes de leur audace, des nouvelles idées qui surgissent.

En mon absence, je tente autant que faire se peut de garder le contact avec un coordinateur par village et toutes les femmes ont mon numéro de téléphone, mais il n’est pas toujours facile de communiquer à distance, faute de réseau téléphonique bien souvent. Il faut cependant convenir qu’il est assez extraordinaire de pouvoir appeler au moins de temps en temps en insistant. Je suis là à Paris, je compose un numéro de téléphone depuis quelques jours sans succès et soudain quelqu’un répond, j’entends au bout du fil « allôôô » du fond de la forêt la plus sauvage au monde, couvert par les cris des enfants, le chant des coqs et les aboiements des chiens du village. Je crois qu’à ce moment-là je suis toujours aussi surprise qu’une personne qui utiliserait un téléphone pour la toute première fois de l’histoire des télécommunications.


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Je suis attendue, pour tous je suis Corina, l’étrangère (étrange et étrangère) qui leur rend visite si souvent qu’elle en devient familière. Ma venue est une fête, la promesse d’argent, donc de menues emplettes pour les femmes, d’acquisitions pour elles et leurs enfants.

C’est une fête aussi parce que mon arrivée rompt la routine, elles se retrouvent dans le village plusieurs jours rassemblées autour de moi, comparant le travail des unes et des autres, parlant entre elles avec animation.

Quand je suis là au milieu de ces femmes et de ces enfants qui m’entourent joyeusement, moi qui ai grandi en France, dans un tout petit village à la campagne, je ne peux m’empêcher de penser à la fête du village de mon enfance et à cette excitation propre aux lieux où il ne se passe jamais rien.

Quand je repars après avoir visité et séjourné dans plusieurs villages, les femmes savent quand je reviendrai et elles savent aussi de combien de pièces j’aurai besoin. J’oriente le travail à venir, coloris, dimensions, mais jamais personne ne respecte mes demandes et c’est finalement beaucoup plus drôle ainsi. De toute façon, tout le monde sait que j’achèterai de la même façon toute la production, peu importe mes requêtes, chacun continue à faire ce qu’il a envie de faire !

LES ARTISANES

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Les artistes qui détiennent ce savoir-faire sont toujours des femmes, à très peu d’exceptions près. Elles vivent avec leurs familles au sein de la forêt tropicale et elles sont fascinantes.

Tout d'abord réservées, voire méfiantes, elles me font désormais confiance, car elles connaissent ma bonne foi et perçoivent mon admiration sincère pour leur travail.

Elles ont pris conscience peu à peu de la valeur de leur travail et de leurs traditions. Elles tressent généralement pour elles des paniers très fins de la même matière, 

Si vous arrivez dans un village, vous ne verrez aucun masque, jamais.


Mais quand j’arrive, elles apparaissent les unes après les autres et cheminent vers moi de leur démarche tranquille, un petit sac de tissu à la main, suivies ou précédées de grappes d’enfants. C’est toute une troupe colorée et souriante qui approche doucement et une fois réunies, elles commencent à étaler devant moi les merveilles qu’elles m’ont préparées entre mes deux visites.

Je reconnais le travail de nombre d’entre elles si elles ont un vrai don et je reconnais le travail fait spécifiquement dans certains villages à cause des techniques et des couleurs employées dans chaque lieu.

Quand a-t-on commencé à tresser ? Nul ne sait le dire… Elles l’ont appris de leurs mères et de leurs grands-mères. Mais chacune y ajoute un tressage personnel et ses propres visions, son interprétation de la nature.

Les vraies artistes ont un travail si particulier que pour moi, c’est comme si la pièce était signée de leur nom.

S’il y a des techniques très différentes d’un village à l’autre, il m’est actuellement impossible de savoir pourquoi. De même qu’il est difficile de les recenser car je vois parfois des mélanges entre une technique et une autre.

Quand j’arrive d’un autre village, les femmes sont toujours très curieuses de voir les masques des villages voisins. Elles sont curieuses des formes, des dessins, des détails, elles veulent aussi mesurer la qualité du travail des autres.

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Quand j’arrive d’un autre village, les femmes sont toujours très curieuses de voir les masques des villages voisins. Elles sont curieuses des formes, des dessins, des détails, elles veulent aussi mesurer la qualité du travail des autres.

Le chef du village, le « cacique », a souvent  joué un rôle important et c'est par son intermédiaire que de nouvelles artisanes sont réunies et informées de notre intérêt pour leur travail.

Une « maîtresse artisane » enseigne parfois aux femmes de la tribu comment améliorer le travail appris et pratiqué depuis l'enfance. Toutes les femmes savent tisser des masques, mais pour être une véritable artiste il faut bien maîtriser la technique, mais être aussi créative et peut-être avoir le don de voir dans l’autre monde.

C'est un savoir détenu par les femmes et transmis entre elles au sein de la famille.

Aujourd’hui ce sont des centaines de femmes qui m’attendent à chaque visite.


ENTRE FEMMES

Être une femme est incontestablement un atout ici.

Si j’avais été un homme, je n’aurais jamais vécu une telle expérience.

Car ce sont les femmes qui réalisent ce travail. Quelquefois elles tissent même tout en allaitant un bébé. Parfois, le masque est là, à moitié achevé, elles le posent avec précaution pour préparer le repas, retournent tresser un peu plus tard et le travail s’élabore peu à peu, le masque prend forme lentement au milieu de la vie de la famille.

Elles travaillent entre elles, au milieu des enfants qui jouent, rient et courent, elles sont rarement seules, il y a toujours une grande animation faite de conversations, de rires. La solitude n’existe pas dans la tribu, on va et vient d’une maison à l’autre. Je ne sais jamais très bien de qui sont les enfants qui sont là, ils sont partout et personne ne semble vraiment s’occuper d’eux dès qu’ils ont passé l’âge d’être allaités.

Les femmes parlent et rient avec moi. Je suis hébergée, je vis là et je suis seulement une femme de plus et jamais je ne me suis sentie étrangère parmi elles. Il y a peu de curiosité de leur part, cela m’a toujours surprise. Dès la première fois je me suis sentie bien, acceptée telle que j’étais, malgré mes bizarreries : par exemple, j’ai les cheveux rouges, ce qui amuse les enfants et surprend les femmes, et courts, ce qui est évidemment une faute de goût et elles me le disent.


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Je loge là avec elles, je vais et viens sans attirer vraiment l’attention. Personne ne me regarde avec curiosité et personne ne me questionne. Une fois la journée de travail terminée, nous restons ensemble et je me mêle à toutes les conversations. Certes celle que j’écoute, celle à laquelle je parle sera toujours flattée, mais le fait de me parler, de capter mon attention, s’il est plaisant pour elles, n’est pas une fin en soi. Je suis intégrée au groupe.

Je porte la Paruma moi aussi, qui est la tenue la plus commode. À la saison des pluies, les villages sont infestés par les moustiques et je dois porter des vêtements couvrants. Quand je me déplace en pirogue, je préfère aussi le pantalon. Mais quand je suis sédentaire, je m’habille comme elles et marche pieds nus aussi dans la maison pour respecter les habitudes car dans la  « choza », tout le monde mange et dort à même le sol.



Les hommes sont peu présents et rarement avec nous. Généralement, ils partent à l’aube pour la journée et parfois pour plusieurs jours, travailler de petits lopins de terre perchés dans les montagnes où ils cultivent des bananes destinées à la consommation du village et à la vente. Ils produisent pour la famille du riz, des ignames et un peu de café.


Si nous avons besoin d’eux, ils sont là pour nous aider dans la logistique, transporter les sacs, conduire la pirogue d’un village à l’autre. Mais en général nous sommes seules, cela ne concerne pas les maris et la complicité s’est établie entre elles et moi immédiatement.


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Nous parlons, rions, travaillons sans que rien n’entrave cette simplicité. Pas de code social et pas de défiance. Quand j’ai du temps, elles m’expliquent comment elles se teignent les cheveux avec le jus de « jagua » le même fruit que l’on utilise pour teindre en noir la chunga des masques et elles me peignent le corps comme elles le font entre elles avec cette même « jagua »

Parfois le soir, je me joins à elles alors que les enfants dorment à même le sol ou sur leurs genoux, je m’assois moi aussi par terre et me mêle à la conversation. Je ne questionne jamais et j’apprends tellement.

C’est à la nuit tombée que les langues se délient, rites de la puberté, histoires sur les maris, la conversation saute d’un sujet à l’autre. Elles aiment parler, raconter et se raconter.

Ce sont les moments magiques de mon travail.

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ÉLABORATION

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Les masques sont tous fabriqués au cœur de la forêt et les femmes travaillent ensemble dans chaque village, librement et à leur rythme.


En famille ou en conversant avec les voisines, il n'est pas rare de voir les artisanes travailler dans les hamacs, bercées par la brise.


Faut-il vous dire que ces masques sont réalisés entièrement à la main sans l'aide d'aucune machine ? C'est évident bien sûr car je ne sais pas où nous irions chercher des machines dans la forêt... le seul ustensile nécessaire, c'est une aiguille.

Le matériel utilisé s'appelle « chunga ».Il s'agit d'un type de palmier du Darién (Astrocaryum  standleyanum).

Les palmes sont récoltées, séchées, blanchies au soleil et doivent passer au moins une nuit à la lueur de la lune baignées par la rosée du matin.

Après avoir sélectionné la partie à utiliser et éliminé tâches et défauts pigmentaires à l'aide d'une eau bouillie citronnée, on les teint avec des teintures végétales.

C'est un grand moment : on allume des feux de bois et les femmes réunies procèdent à ce travail toutes ensemble.


La teinture est extraite de la pulpe de fruits ou de racines, mais aussi de copeaux de bois, feuilles, graines. Parfois, on mélange plusieurs ingrédients.

Les écheveaux sont plongés dans un bain de teinture chaud puis séchés.

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Une fois teinte, la chunga est prête pour le merveilleux travail de tissage, car plutôt que de vannerie, je préfère parler de tissage pour ce travail si fin et délicat.

La structure est réalisée avec une autre plante plus grossière et rigide, la « nahuala », qui disparaît totalement une fois la pièce terminée.

Avec la nahuala, on crée la forme et la taille définitive de la tête, le squelette en quelque sorte.


Les couleurs de nos masques sont toujours obtenues naturellement, comme aux origines.

Pour cette raison, les teintes varient d’une région à l’autre, voire d’une personne à l’autre.

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Les teintures les plus courantes sont les suivantes :

La racine de curcuma, appelée « azafrán » par les indigènes, donne la merveilleuse couleur jaune ambré ; la feuille de putchama (Arrabidae chica) donne, elle, un rose éclatant.

Les tons de bleu sont obtenus avec le jus de la jagua, le même extrait que l'on utilise pour  les peintures corporelles. 

Le cocobolo, bois tropical, permet d'obtenir les tons de brun. En enterrant la chunga plusieurs jours, on transforme la couleur brune en un noir profond.

L'achiote (Bixaorellana), une graine utilisée aussi en cuisine, donne un rouge éclatant.

En passant la chunga par des bains successifs, on obtient parfois des tons rarissimes.


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Et puis chaque artisane fait ses mélanges et obtient les teintes les plus extraordinaires, souvent très vives et très gaies.


Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il n’y a ni livre ni cahier dans la forêt, aucun dessin et aucun plan. La pièce naît dans l’imagination de l’artisane et s’élabore directement.


Quand une artisane prépare la structure en « nahuala », je ne sais pas ce qu’elle a en tête et peu à peu, je vois apparaître l’animal.

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LE TEMPS SUBJECTIF

Le temps d'élaboration est difficile à évaluer exactement car les artisanes ne travaillent pas dans un atelier à heures fixes, mais chez elles, et organisent à leur convenance les tâches quotidiennes et le travail de création et tissage.

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Sans compter le temps de préparation de la chunga (récolte, séchage et teinture), on peut évaluer à une à deux semaines le temps de réalisation d'un petit masque et jusqu'à un ou plusieurs mois celui des grosses pièces.

Une grande patience accompagne ce travail minutieux. Comme la préparation des repas ou le soin apporté aux petits enfants, le tressage est une occupation domestique. Alors que la fabrication des masques est rare, on fabrique habituellement des paniers ou pots, les « Hosig Di » avec les mêmes matières exactement que les masques mais avec des techniques beaucoup moins variées. De mère en fille, la tradition du tissage se transmet. On travaille ensemble, lentement, le temps importe peu.

D’ailleurs, elles ne savent pas me dire combien de temps elles ont passé sur une pièce, mais cela est aussi vrai lorsque j’entreprends un voyage, j’ai beau demander le temps nécessaire pour me rendre d’un village à un autre, personne n’en a vraiment idée. Je suis la seule à me préoccuper toujours du temps qui passe et des délais !

Ici, pas d’emploi du temps, pas d’horaires, personne n’y est vraiment assujetti.

Pour cette raison, il est aussi impossible de planifier un travail : les femmes travaillent quand elles en ont le temps et l’envie. Même si elles savent très bien à quelle date j’arrive, il est fréquent que les pièces ne soient pas terminées à mon arrivée et devant ma mine dépitée, l’artisane me regarde en souriant, avec un haussement d’épaule, comme on regarde un enfant déçu et comme pour me dire « Qu’importe, je la terminerai la prochaine fois ».

Je n’ai jamais vu de femmes porter de montre, même si elles ont la possibilité de s’en acheter. C’est principalement la nature qui rythme la vie quotidienne.


Essayez d'imaginer le rythme lent qui a accompagné la création de ces objets... Imaginez le balancement du hamac, les cris des singes dans la forêt et les chants des nombreux oiseaux. Laissez-vous gagner par cette ambiance. Il a fallu du temps et de la patience à l'artisane pour créer cette pièce. Prenez vous-même le temps de le ressentir.

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UNE PIÈCE UNIQUE

Ces pièces sont imaginées et réalisées loin de toute vie urbaine ; l'inspiration de cette pièce est puisée dans l'environnement proche, dans l'imaginaire individuel et collectif aussi.

Les femmes observent la forêt, les animaux qui les entourent, mais leurs rêves et leurs croyances jouent aussi un rôle important.

Animaux, mais aussi esprits de la forêt, l’origine du masque reste un mystère et lorsque je demande parfois ce qu’elles ont voulu représenter, elles esquivent mon regard et ma question en riant.

Chaque artisane est une artiste qui travaille d'après la nature et qui a un style bien à elle. Regardez l'expression de ces animaux ! Il y a par exemple de nombreuses représentations de singes, mais il n'y en a pas deux identiques. Agressive, drôle, caressante, chaque expression est unique…. Les regards sont fascinants, inquiétants aussi parfois.

Chevaux, agoutis, léopards, crocodiles et une multitude d'oiseaux tropicaux ; la gamme est infinie car chaque masque est, et restera, une pièce unique et c'est une merveille que de découvrir encore et toujours de nouvelles expressions, de nouvelles combinaisons. Je suis pour ma part toujours surprise et émerveillée par le travail fourni.

Je respecte la tradition et les croyances et j’encourage le travail dans le respect des traditions.

Pour aller plus vite et pensant faire mieux, certaines artisanes ont eu recours à des teintures artificielles. Avec l’argent gagné, elles ont acheté des teintures chimiques. D’autres ont voulu introduire des fils d’acier pour que les masques soient plus rigides, plus « beaux ».

J’ai dû lutter fermement contre ces pratiques et, pour l’anecdote, j’ai même travaillé quelques temps avec un aimant pour détecter la présence de métal.

Je veille donc à maintenir l’authenticité de la pièce, j’exige des teintures végétales comme aux origines et j’apprécie les pièces aux becs ou aux museaux parfois tordus, que je considère souvent plus expressifs que les formes parfaites.

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COMMENT CHOISIR UN MASQUE ?

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Ils sont tous uniques et je les aime tous. Parfois, je suis émerveillée par la perfection et la finesse d’un tressage, je pense alors avec respect à la maîtrise de la technique, à la patience et à l’habileté de la personne qui a réalisé cette pièce.

D’autre fois, je suis émue parce que la pièce est justement imparfaite et cela lui donne alors un caractère fort, une « gueule » inoubliable.

Parfois, c’est l’harmonie des couleurs qui me ravit et je ressens la douceur ou la force que l’artiste y a mis.


Avez-vous remarqué parfois les détails de certaines pièces, petites dents, langue rouge, oreilles tordues ou encore la base de la tête magnifiquement tressée avec des dessins précolombiens ?



Je m’attache souvent aux regards, on dirait que les masques ont quelque chose à me dire, chaque expression est unique.

Il y a autant de nemboros que de personnes et d’animaux dans la forêt. Chacun a son caractère, sa personnalité. Peut-être chaque masque est-il porteur d’un message.

N’oubliez pas qu’il vous accompagnera toute la vie.

N’oubliez pas qu’il doit son origine au chamanisme et aux esprits de l’autre monde.

Il est le lien entre le monde visible et le monde invisible, il invite l’âme à s’aventurer aux limites de ces deux mondes.

On m’a dit que j’avais été attrapée par les masques.

Peut-être ...

On ne peut nier qu’il s’en dégage un grand mystère et une grande force de vie, ils sont magiques et animés.


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Choisissez votre masque ou laissez-vous « attraper » par lui.


UN APPORT ÉCONOMIQUE

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Ce qui confère aussi une valeur ajoutée à ces pièces est l'apport économique que leur vente suppose pour les familles.

Quand je rencontre des personnes sur place et que je leur dis que je travaille avec les indigènes en forêt, immédiatement les gens me félicitent pour mon travail social. Je leur explique alors que je ne travaille pour aucun gouvernement, aucune ONG. Ils me regardent alors interloqués et me demandent ce que je fais dans la forêt.

Il n’entre pas dans l’esprit de ces personnes que simplement, je commande et je paie un produit à sa juste valeur. Je rémunère un magnifique travail et j’œuvre à sa reconnaissance.
On considère souvent que les indigènes vivent dans un monde à part et que seules des aides sociales peuvent arriver dans ces villages afin de les aider à se « développer »…

Je pense simplement qu’ils ont un magnifique savoir-faire, une extraordinaire culture qui est en train de disparaître. Je m’adapte à leur mode de vie et ne propose pas le mien comme un exemple. Humblement, je préserve ce savoir-faire ancestral sur le point de tomber dans l’oubli et je permets de transmettre encore pour quelques temps au moins aux nouvelles générations un savoir-faire unique au monde.

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Je ne demande pas aux femmes ce qu’elles font avec l’argent gagné. Ce n’est pas à moi à veiller à l’installation de l’eau ou de l’électricité. D’ailleurs, le réclament-elles ?

Avec l’argent de leur travail, elles achèteront ce qu’elles jugent nécessaire pour elles et pour leurs enfants. Je ne donne pas de leçons, ce n’est pas moi qui sais ce qui est bien pour elles. Oui, elles sont heureuses de gagner cet argent parce qu’il améliorera le quotidien et leur permettra d’acheter de la nourriture plus raffinée, des vêtements ou encore des téléphones. Les téléphones sont rares et alors qu’il faut parfois plus d’une journée pour aller d’un village à l'autre, imaginez le luxe que cela représente. Car curieusement, même là où il n’y a rien, ni eau courante, ni électricité, ni route, il y a assez souvent la possibilité d’utiliser un téléphone et parfois même de communiquer par Whatsapp !

Je me souviens un soir tard en compagnie du curé  d’un village « noir », où j’ai passé la soirée à essayer d’utiliser la Wi fi de l’église en tournant tout autour de cet édifice religieux de nuit et sous la pluie, maintenant mon téléphone en l’air pour essayer de me connecter au réseau. Malheureusement, cette fois-là, j’ai dû passer trois jours sur place sans aucune connexion, sans communication, mais il m’en reste un souvenir amusant.

La vente des masques contribue aussi largement à la scolarité des enfants, car quelquefois les femmes se déplacent pour un temps dans un autre village afin d’être plus près de l’école. On s’installe vite dans une « choza » faite de planches et au toit de palmes.

Ce sont elles seules qui administrent leur gain.

CONCLUSION

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Je n'ai rien changé aux habitudes des artisanes. Je n’ai pas altéré et je n’altère pas l’ordre des choses. C’est moi qui m’adapte aux situations les plus curieuses, parfois difficiles.


Pour aller voir les artisanes ou pour qu'elles viennent jusqu'à moi, ne pensez pas qu'il est possible d'utiliser le bus ou la voiture, il faut aussi abandonner le 4X4 et emprunter une petite embarcation, souvent pendant de longues heures.

C'est le seul moyen de communication car il n'y a ni route, ni piste. Ce sont les deux grandes rivières et leurs multiples affluents qui relient les villages et assurent leur survie.


Là aussi, il faut du temps, de la patience... imaginez !

Avant d'arriver au cœur de leur nouvel environnement, avant de se poser pour de longues années sur une commode ancienne, au-dessus d’un canapé de velours, à côté d’une lithographie, entourés de livres d’art et de littérature dans une bibliothèque design, les masques ont fait un long voyage et emprunté des modes de transport bien différents.

Ils ont pris forme là, dans une petite hutte de bois grand ouverte sur la forêt, pénétrée par les cris des oiseaux et des singes et par le bruit assourdissant de la pluie tropicale.

Fabriqués à même le sol et nés directement de la pensée d’une femme indigène, sans l’aide de croquis, sans plan, ils sont imprégnés de ce climat, de ces images et des rires des enfants.

Quand je voyage là-bas, je pénètre dans un espace sauvage et vierge, il faut l'accepter sans réserve et se donner à lui, accepter le mode de vie, de communication et le rythme de la forêt.


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Après des heures d’un voyage souvent très dur, j’arrive dans des lieux insalubres, mais je me fonds et me confonds dans l’organisation existante et c’est pour cela que l’on m’accepte et que l’on me fait confiance.

Je mange, je dors, je vis au plus près de ces personnes avec lesquelles je travaille et si je suis différente de ces femmes, j’essaie le plus possible de leur ressembler par mon comportement. Je les respecte.


Pour être acceptée dans la forêt, il faut se dissoudre en elle et pour cela s'appuyer sur les caciques et être parfaitement introduit. Il faut un guide qui soit l'ami de toutes les personnalités de la forêt tropicale, humains, animaux et esprits.


Plus qu'un objet artisanal, il s'agit bien d'une œuvre d'art unique née au cœur de la jungle.

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Enfin...

Nos masques trouvent leur place dans des intérieurs aussi bien classiques que modernes. Je serai très heureuse de collaborer avec vous et vous conseiller si vous le souhaitez pour votre projet de décoration intérieure ou dans un projet global d’architecture. Vous pouvez aussi consulter notre boutique en ligne, vous plongerez dans notre univers de masquesbijoux talismans et objets d’art et de décoration.

Merci 

Je dédie ces textes  à José Antonio Ardila

Merci à tous ceux qui m’ont aidée et font partie de cette histoire en Espagne, au Panama et en France. Ils se reconnaitront, ils ont été là pour moi au fil de ces années passées et ils sont mes totems et une part de moi-même.

Merci aux petites lumières du monde invisible qui m’ont guidée pas à pas.